Gépants
Résumé de la fiche
Les gépants sont une nouvelle classe d’antimigraineux oraux qui agissent par antagonisme sélectif du récepteur du CGRP, un neuropeptide clé de la migraine. Contrairement aux triptans, ils ne provoquent pas de vasoconstriction, ce qui en fait une option intéressante pour les patients à risque cardiovasculaire.
Quatre molécules sont disponibles : rimégépant, atogépant, ubrogépant et zavégépant, dont seules deux (rimégépant et atogépant) sont autorisées en France. Le rimégépant est utilisé pour le traitement aigu et la prévention, l’atogépant pour la prophylaxie.
Leur pharmacocinétique est plutôt favorable (Tmax rapide, demi-vie modérée, mais métabolisme hépatique via CYP3A4).
Les gépants présentent une bonne tolérance, avec des effets indésirables bénins (nausées, constipation, somnolence), sans hépatotoxicité notable. Leur efficacité est modérée, avec un bénéfice clinique chez 40 à 60 % des patients.
Leur utilisation doit être encadrée en cas d’insuffisance hépatique sévère, de traitement interagissant avec le CYP3A4 ou de grossesse. Une surveillance clinique régulière, un suivi de l’efficacité et une déclaration des effets indésirables sont essentiels. Les gépants offrent une avancée thérapeutique très modeste dans la migraine, notamment pour les patients en échec ou non-candidats aux traitements conventionnels.
Item(s) ECN
(R2C) : 99 : Migraine, névralgie du trijumeau et algies de la faceRappel physiopathologique
La migraine est un syndrome douloureux neurovasculaire, impliquant à la fois des dysfonctions neuronales centrales (activation de noyaux du tronc cérébral, hyperexcitabilité corticale avec onde de dépolarisation) et l’atteinte du système trigéminovasculaire.
Ce dernier conduit à la libération de neuropeptides inflammatoires, en particulier le CGRP (Calcitonin Gene-Related Peptide), au niveau des terminaisons trigéminales. Le CGRP est un puissant vasodilatateur qui provoque une inflammation douloureuse des vaisseaux méningés et participe à la transmission des signaux nociceptifs (Figure 1).

Figure 1. Le rôle du CGRP et du système trigémino-vasculaire dans la physiopathologie de la migraine.
Au cours de la crise migraineuse, la concentration en CGRP augmente significativement, entraînant dilatation des vaisseaux crâniens et activation des fibres sensitives trigéminales.
Ces mécanismes contribuent aux symptômes de la phase de céphalée (douleur pulsatile, photophobie, phonophobie, nausées). Ce rôle central du CGRP dans la physiopathologie de la migraine a motivé le développement de traitements ciblant cette voie.
Médicaments existants
Les gépants désignent les petites molécules antagonistes des récepteurs du CGRP, par voie orale, développées comme nouveaux antimigraineux. Historiquement, la première preuve d’efficacité de cette classe dans la crise migraineuse a été apportée avec olcégepant, un antagoniste du CGRP administré par voie IV en essai clinique. Par la suite, plusieurs molécules orales ont été explorées, mais certaines, comme le telcagepant, n’ont pas abouti en raison de toxicité hépatique ou de problèmes d’absorption orale. La « troisième génération » de gépants a finalement donné lieu à des médicaments commercialisés, sans hépatotoxicité notable à ce jour.
Quatre gépants principaux existent actuellement :
- Rimégépant (Nurtec® ODT, Vydura®) : approuvé initialement aux USA en 2020 (crise aiguë) puis 2021 (préventif) et en Europe en avril 2022. En France, le rimégépant (comprimé oral orodispersible 75 mg) est disponible sur prescription depuis 2023 pour le traitement des crises migraineuses avec/sans aura, ainsi qu’en prophylaxie de la migraine épisodique (≥ 4 jours de migraine/mois). Il s’agit du premier gépant oral en France, mais il n’est pas remboursé par l’Assurance Maladie à ce jour. En effet, son autorisation ne repose à ce jour sur aucun essai versus autre médicament, mais seulement sur des essais versus placebo.
- Atogépant (Qulipta®, Aquipta®) : antagoniste CGRP de prophylaxie migraineuse. Autorisé aux USA en 2021, il a obtenu une AMM européenne en 2023 pour la prévention des migraines chez l’adulte ayant ≥ 4 jours de migraine par mois. En France, l’atogépant 60 mg (Aquipta®, un comprimé par jour) est disponible en pharmacie de ville depuis fin 2023 pour le traitement de fond de la migraine. Il n’est pas encore remboursé, son utilisation étant réservée aux patients en échec d’au moins deux autres traitements de fond.
- Ubrogepant (Ubrelvy®) : premier gépant approuvé pour le traitement aigu de la migraine, lancé aux USA en 2019. Il n’est pas autorisé en Europe à ce jour.
- Zavégépant (Zavzpret®) : dernier gépant approuvé (USA, 2023) pour le traitement aigu. C’est le seul gépant disponible en spray nasal à ce jour, offrant une option à action rapide pour la crise migraineuse. Il n’est pas encore autorisé en Europe en 2025.
NB : Les trois anticorps monoclonaux anti-CGRP disponibles (érénumab, frémanezumab, galcanézumab, auxquels on peut ajouter l’eptinézumab IV) ne font pas partie des « gépants » (ils ciblent le CGRP ou son récepteur via des anticorps biologiques injectables). Par contraste, les gépants sont des petites molécules administrées par voie orale (ou nasale), ce qui les distingue en pratique clinique.
Mécanismes d’action des différentes molécules
Les gépants agissent tous selon un mécanisme commun : l’antagonisme sélectif du récepteur CGRP. Ils se lient au récepteur du CGRP (un récepteur complexe couplé aux protéines G, formé du CLR associé à RAMP1, Figure 1) et empêchent le neuropeptide CGRP endogène de s’y fixer (Figure 2).
(L’association du CLR, pour Calcitonin-Like Receptor, avec la protéine RAMP1, Receptor Activity-Modifying Protein 1, est essentielle pour former un récepteur fonctionnel.)

Figure 2. Médicaments ciblant les peptides liés au gène de la calcitonine pour la migraine
Ainsi, les gépants inhibent l’activité biologique du CGRP et bloquent la cascade d’événements à l’origine de la douleur migraineuse. Cet effet se traduit par une prévention de la vasodilatation méningée induite par le CGRP, ainsi qu’une interruption de l’inflammation neurogène et de la transmission des influx nociceptifs dans le système trigéminovasculaire.
Chaque molécule de la classe partage ce mécanisme principal, avec quelques différences pharmacologiques mineures : ce sont des antagonistes compétitifs du récepteur CGRP, dotés d’une forte affinité et d’une haute sélectivité pour ce récepteur. Par exemple, l’ubrogépant se lie avec une constante d’inhibition Ki ≈ 0,07 nM sur le récepteur CGRP humain, sans action significative sur les autres récepteurs de la famille de la calcitonine. Les gépants n’exercent pas d’effet vasoconstricteur direct sur les artères cérébrales ou coronaires aux concentrations thérapeutiques, contrairement aux triptans (agonistes 5-HT1B/1D) qui induisent une vasoconstriction. Ils bloquent en revanche la vasodilatation médiée par le CGRP, de façon plus prononcée sur les vaisseaux crâniens (méningés, cérébraux) que sur les artères coronaires. Cette absence d’action vasoconstrictrice explique qu’on puisse envisager leur usage chez des patients à risque cardiovasculaire, ce qui était une limite des triptans.
En résumé, le mécanisme d’action des gépants repose sur l’antagonisme du récepteur CGRP, entraînant la suppression des effets du CGRP (neuropeptide clé de la migraine), d’où leur efficacité pour traiter ou prévenir les crises migraineuses.
Effets utiles en clinique
Traitement de la crise aiguë
Les gépants ont démontré leur efficacité pour soulager la douleur migraineuse et les symptômes associés lors des crises. Bien que leur puissance soit modérée, ils offrent un bénéfice supérieur au placebo. Par exemple, avec le rimégépant (75 mg oral) environ 20 % des patients sont totalement libérés de la douleur à 2 heures de la prise, contre ≈ 11 % sous placebo. De plus, le rimégépant améliore les symptômes associés : environ 36 % des patients traités sont soulagés de la phonophobie, photophobie ou des nausées à 2 heures, versus ≈ 27 % sous placebo. L’ubrogepant (50–100 mg) présente des résultats comparables en taux de réponse à 2 heures (soulagement significatif de la céphalée et des symptômes par rapport au placebo). Fait important, les gépants tendent à réduire la récurrence de la céphalée dans les 24 heures suivant le traitement aigu, possiblement grâce à leur durée d’action plus longue par rapport aux triptans. Ces médicaments constituent ainsi une alternative pour les patients ayant une contre-indication ou une intolérance aux triptans, avec l’avantage de ne pas provoquer de vasoconstriction.
NB : L'absence de comparaison avec un traitement de référence ne permet pas de démontrer un éventuel progrès thérapeutique et prive les décideurs de données comparatives solides pour guider et justifier les choix thérapeutiques. En effet, dans cette indication, il existe déjà des options thérapeutiques éprouvées qui n’ont pas été utilisés pour faire ces comparaisons.
Traitement de fond (prophylaxie)
Certains gépants se sont révélés efficaces en prévention des migraines. Le rimégépant (75 mg) pris tous les deux jours a modestement réduit la fréquence des migraines dans un essai de 12 semaines (environ 4,3 jours de migraine en moins par mois sous rimégépant vs 3,5 jours avec placebo). L’atogépant, administré quotidiennement, a montré des résultats plus nets : dans l’étude ADVANCE sur la migraine épisodique, une dose de 60 mg par jour a réduit d’environ 4,1 jours le nombre mensuel de jours de migraine, contre une réduction de 2,5 jours sous placebo (p ≤ 0,001). De plus, 59 % des patients sous atogépant ont obtenu au moins une division par deux de leur fréquence mensuelle de crises, versus 29 % sous placebo. Des résultats similaires ont été observés en migraine chronique (étude PROGRESS) avec ≈ 6,8 jours de migraine en moins par mois sous atogépant vs ≈ 5,1 jours sous placebo. Ces effets prophylactiques, bien que statistiquement significatifs, restent modérés en ampleur absolue. Néanmoins, environ 40 à 60 % des patients répondent cliniquement (≥ 50 % de réduction des jours de migraine) aux gépants de fond, ce qui offre une option supplémentaire pour les migraineux insuffisamment contrôlés par les traitements de fond classiques (bêtabloquants, anti-épileptiques, etc.).
En pratique clinique, les effets utiles des gépants incluent donc : un soulagement de la douleur migraineuse et des symptômes accompagnateurs dans les crises aigües (amélioration dès 1–2 heures), et une diminution de la fréquence des crises lorsqu’ils sont utilisés en traitement préventif. Ces bénéfices, obtenus sans effet vasoconstricteur, peuvent améliorer la qualité de vie des patients migraineux réfractaires ou à risque avec les traitements plus anciens. Il convient toutefois de noter que la réponse individuelle varie et que les gépants ne suppriment pas toutes les crises (voir partie Source de la variabilité de la réponse).
Pharmacodynamie des effets utiles en clinique
La pharmacodynamie des gépants découle directement de leur mécanisme d’action sur la voie du CGRP et explique leurs effets cliniques. En bloquant le récepteur CGRP, ces molécules interrompent la cascade physiopathologique de la crise migraineuse : elles empêchent la vasodilatation excessive des artères méningées et l’inflammation neurogène médiée par le CGRP, réduisant ainsi la stimulation des terminaisons nociceptives trigéminales. Ceci aboutit à un soulagement de la douleur et à l’atténuation des symptômes neurologiques (photophobie, phonophobie, nausées) associés à la crise. En traitement aigu, l’effet pharmacodynamique se manifeste par une diminution rapide de l’intensité de la céphalée dès l’absorption du médicament, avec un pic d’efficacité coïncidant approximativement avec le Tmax (1–2 heures post-dose).
Un point important est que les gépants ne provoquent pas de vasoconstriction artérielle systémique. Des études in vitro ont montré qu’ils n’induisent aucune contraction notable des artères coronaires ou cérébrales isolées, même à doses suprathérapeutiques. Leur action se limite à antagoniser les effets vasodilatateurs du CGRP au niveau des vaisseaux crâniens : par exemple, l’ubrogépant inhibe de manière compétitive la relaxation induite par l’α-CGRP dans les artères méningées et cérébrales (récepteurs cibles), sans effet stimulant ou bloquant direct sur le tonus vasculaire de base. Ainsi, la pharmacodynamie bénéfique des gépants repose sur la neutralisation d’un médiateur clé de la migraine, tout en épargnant les fonctions physiologiques non-médiées par le CGRP.
En prophylaxie, l’effet pharmacodynamique des gépants se traduit par une baisse du nombre de crises sur le long cours. On suppose qu’un blocage continu (ou répété) des récepteurs CGRP augmente le seuil de déclenchement des migraines et prévient la cascade d’événements neurovasculaires à un stade précoce de chaque attaque. De plus, l’antagonisme prolongé pourrait atténuer le phénomène de sensibilisation centrale qui entretient la chronicité des migraines. Ces hypothèses expliquent la réduction progressive des jours de migraine observée sous atogépant ou rimégépant prophylactiques.
Enfin, du point de vue de la sécurité pharmacodynamique, il convient de souligner que les gépants n’ont pas d’effet significatif sur l’électrophysiologie cardiaque (pas d’allongement de QTc mesurable aux doses suprathérapeutiques). Leur action est hautement spécifique du récepteur CGRP, ce qui limite les effets « hors-cible ». La vigilance demeure de mise quant à l’impact potentiellement délétère d’un blocage chronique du CGRP (voir sections Situations à risque ou déconseillées, et section Effets indésirables), mais à ce jour le profil pharmacodynamique des gépants est jugé favorable, conciliant efficacité antimigraineuse (seulement comparé à un placebo) et bonne tolérance.
Caractéristiques pharmacocinétiques utiles en clinique
Les gépants présentent des propriétés pharmacocinétiques relativement homogènes, avec quelques différences entre molécules, qui influencent leur usage pratique.
- Absorption : Par voie orale, ils sont rapidement absorbés. Le Tmax (délai pour la concentration plasmatique maximale) est d’environ 1 à 2 heures pour l’ubrogépant, le rimégépant et l’atogépant. Le rimégépant, disponible en comprimé orodispersible, atteint le pic plasmatique en ≈ 1,5 h ; sa biodisponibilité absolue est ≈ 64 %. À noter que la prise avec un repas riche peut légèrement retarder et diminuer l’absorption du rimégépant (Tmax retardé d’1 h et Cmax diminuée d’environ 40 % avec un repas gras), mais en pratique ces molécules peuvent être administrées avec ou sans aliments (les études cliniques n’imposaient pas de jeûne strict).
- Distribution : Les gépants sont en général hautement fixés aux protéines plasmatiques (≥ 90 %). Par exemple, le rimégépant est lié à 96 % et l’ubrogépant à ≈ 87 % aux protéines sanguines. Ils présentent un volume de distribution modéré à élevé (Vd du rimégépant ≈ 120 L, ubrogépant ≈ 350 L) traduisant une bonne diffusion tissulaire. Ils franchissent probablement la barrière hémato-encéphalique en faible proportion (ce point n’est pas totalement éclairci, mais leur action principale pourrait aussi s’exercer en périphérie sur les terminaisons trigéminales).
- Métabolisme : Ces molécules subissent un métabolisme hépatique, principalement via l’isoenzyme CYP3A4 du cytochrome P450. Le rimégépant a un métabolisme limité (environ 23 % transformé, sans métabolite actif majeur) et une part mineure de son métabolisme implique CYP2C9. L’ubrogépant et l’atogépant sont également métabolisés par CYP3A4, formant quelques métabolites inactifs (ex. glucuronides). Cette dépendance au CYP3A4 implique un risque d’interactions médicamenteuses (voir section Situations à risque ou déconseillées).
- Élimination : Les voies d’excrétion sont mixtes. Une fraction notable est excrétée sous forme inchangée, signe d’une élimination hépatobiliaire et rénale concomitante. Pour le rimégépant, environ 42 % de la dose est retrouvée inchangée dans les fèces et 51 % dans les urines. L’ubrogépant est majoritairement éliminé par voie biliaire/fécale (environ 42 % sous forme inchangée dans les selles) et dans une moindre mesure dans les urines (≈ 6 %). L’atogépant suit un schéma similaire d’élimination hépatique prédominante. L’excrétion rénale des gépants n’est donc pas la voie principale, mais elle existe pour le rimégépant (qui est hydrosoluble en partie).
- Demi-vie plasmatique : La demi-vie d’élimination conditionne la durée d’action clinique. Celle-ci est modérée pour les gépants, se situant entre ≈ 5 et 12 heures selon les molécules. L’ubrogépant a une demi-vie de 5 à 7 h, le rimégépant d’environ 11 h, l’atogépant autour de 11 h également, et le zavégépant intranasal ≈ 6–7 h (effet plus court adapté à l’usage aigu). Ces demi-vies relativement plus longues que celles des triptans (souvent 2–6 h) permettent une couverture plus durable de la crise migraineuse et expliquent un taux moindre de récidive précoce de la douleur. En prophylaxie, la demi-vie ≈ 11 h de l’atogépant justifie la prise quotidienne (sans accumulation notable au-delà de 3 jours).
Au final, les gépants se caractérisent par une absorption rapide, une distribution large avec forte fixation protéique, un métabolisme hépatique (CYP3A4) et une élimination mixte fécale/rénale. Leurs demi-vies intermédiaires (≈ 6–12 h) offrent un compromis entre action prolongée et faible accumulation, ce qui est cliniquement avantageux pour traiter la crise sans multiplier les prises, et pour interrompre facilement le traitement si besoin (arrêt du traitement de fond en cas d’effets indésirables ou de grossesse, voir section Situations à risque ou déconseillées).
Source de la variabilité de la réponse
La réponse aux gépants peut varier significativement d’un patient à l’autre, en raison de facteurs pharmacocinétiques et pharmacodynamiques individuels.
- Variabilité pharmacocinétiques (métabolisme et élimination) : Étant donné l’implication majeure du CYP3A4 dans leur métabolisme, les gépants sont sensibles aux interactions médicamenteuses. Par exemple, la co-administration d’un puissant inhibiteur du CYP3A4 (itraconazole, kétoconazole, certains antiviraux comme le ritonavir, etc.) peut augmenter fortement les concentrations plasmatiques de gépant et donc potentialiser leurs effets ou toxicités. Inversement, un inducteur enzymatique (rifampicine, millepertuis) peut diminuer l’exposition et réduire l’efficacité. Ces interactions sont une source importante de variabilité inter-individuelle. Par ailleurs, la fonction hépatique influence la pharmacocinétique : en cas d’insuffisance hépatique sévère (Child-Pugh C), l’exposition au rimégépant est environ double de la normale, ce qui peut accroître les effets indésirables (d’où le fait que ce médicament doit être évité dans cette population). De même, la fonction rénale très altérée (stade terminal) n’a pas été étudiée pour certains gépants (ubrogépant) et pourrait modifier l’élimination (par exemple, l’utilisation du rimégépant n’est pas recommandée dans cette situation). Cependant, les analyses pharmacocinétiques de population suggèrent qu’aucun ajustement de dose n’est requis pour les insuffisances rénales légères à modérées ni pour les insuffisances hépatiques légères à modérées, la variabilité d’exposition étant alors limitée. L’âge, le sexe ou le poids n’ont pas montré d’impact cliniquement pertinent sur la pharmacocinétique de l’ubrogépant, et on suppose des conclusions similaires pour les autres gépants (les études n’ont pas mis en évidence de différences majeures liées au genre ou à l’ethnie dans la réponse).
- Variabilité pharmacodynamiques (réponse clinique) : Tous les patients migraineux ne tirent pas le même bénéfice d’un gépant. Les essais cliniques montrent qu’environ 20 % seulement des patients obtiennent un soulagement complet de la douleur à 2 h avec le rimégépant, tandis que 80 % n’ont qu’une réponse partielle ou nulle (bien qu’une proportion additionnelle ait un soulagement partiel). De même, en prophylaxie, ≈ 40–60 % des patients répondent de façon satisfaisante à l’atogépant (≥ 50 % de crises en moins), ce qui signifie que 40 % ou plus n’atteignent pas ce seuil d’efficacité. Cette variabilité peut dépendre de facteurs liés à la maladie migraineuse elle-même : patients à migraines très fréquentes ou chroniques, avec sensibilisation centrale marquée, peuvent nécessiter une durée de traitement plus longue ou une association thérapeutique pour répondre. La fenêtre de prise du traitement aigu est également un facteur : un gépant administré dès les prodromes ou dès la douleur légère a plus de chances d’enrayer la crise qu’une prise tardive lorsque la douleur est intense et la cascade neurogénique avancée. Des données suggèrent que traiter pendant la phase de prodrome peut prévenir l’évolution vers la céphalée sévère dans près de la moitié des cas (46 % vs 29 % sous placebo dans une étude avec l’ubrogépant). Ainsi, le moment d’administration contribue à la variabilité de la réponse aiguë.
- Autres facteurs individuels : On manque de données sur d’éventuels facteurs génétiques modifiant la sensibilité aux gépants. A priori, des polymorphismes du récepteur CGRP ou de la voie de signalisation pourraient influencer la réponse, mais rien n’est encore identifié en pratique. De même, aucune tolérance franche n’a été rapportée sur le long terme : l’efficacité de l’ubrogépant s’est maintenue sur 1 an d’utilisation aiguë répétée, sans augmentation des doses ni effets inattendus. Cependant, la variabilité inter-individuelle demeure élevée, ce qui justifie une approche personnalisée : un patient non-répondeur à un gépant pourra éventuellement être essayé sous un autre, ou orienté vers une autre classe (ditans, anticorps monoclonaux) selon son profil. À l’inverse, un patient ayant de bons résultats devra être encouragé à respecter les modalités de prise optimales (dose, timing) pour maximiser son bénéfice.
En résumé, les sources de variabilité de la réponse aux gépants incluent principalement les interactions pharmacocinétiques (médicaments concomitants, fonctions hépatique/rénale), et les différences individuelles dans la physiopathologie de la migraine et la chronologie de traitement. Comprendre ces facteurs aide le clinicien à ajuster le choix du traitement (par exemple éviter un gépant chez un patient sous inhibiteur du CYP3A4, ou privilégier la prise très précoce lors de la crise) afin d’obtenir la meilleure efficacité possible pour chaque patient.
Situations à risque ou déconseillées
Plusieurs situations cliniques requièrent une prudence accrue, voire une contre-indication, à l’usage des gépants :
- Insuffisance hépatique sévère (Child-Pugh C) : déconseillée. En cas de cirrhose ou d’hépatopathie sévère, l’exposition aux gépants peut augmenter significativement (x2 pour le rimégépant), risquant d’entraîner une toxicité. Les AMM actuelles recommandent d’éviter l’atogépant chez les patients avec insuffisance hépatique sévère. Pour les insuffisances hépatiques modérées, un emploi avec prudence est envisageable (sans ajustement de dose dans le cas du rimégépant ou de l’atogépant, mais la surveillance s’impose).
- Insuffisance rénale sévère / terminale : à ce jour, peu de données. L’ubrogépant n’a pas été étudié pour un DFG < 30 ml/min, et il est recommandé de ne pas dépasser la dose minimale si on l’utilise chez ces patients. Par analogie, chez un patient dialysé ou avec insuffisance rénale terminale, l’utilisation d’un gépant est déconseillée faute de données, d’autant qu’une part de l’excrétion est rénale (notamment pour le rimégépant).
- Pathologie cardiovasculaire ou cérébrovasculaire établie : bien que les gépants ne soient pas vasoconstricteurs, la prudence est de mise chez les patients ayant des antécédents cardiovasculaires majeurs. En effet, le CGRP est un peptide vasodilatateur et neuroprotecteur endogène, dont le blocage pourrait théoriquement aggraver un spasme ou réduire la circulation collatérale lors d’un événement ischémique. Chez les patients coronariens, post-AVC, ou avec vasculopathie, l’utilisation d’un gépant est déconseillée en prévention de routine tant que plus de données de sécurité à long terme ne sont pas disponibles. NB : À l’inverse, dans la crise aiguë, un gépant pourrait être utilisé en alternative aux triptans chez un patient à risque cardiovasculaire (angor stable, etc.) car il ne cause pas de vasoconstriction aiguë. Mais cela doit se faire au cas par cas, en concertation spécialisée, et n’est pas formellement contre-indiqué par les AMM.
- Grossesse et allaitement : déconseillés. Aucune donnée de sécurité n’existe chez la femme enceinte. Le CGRP jouant un rôle dans la grossesse (implantation, flux placentaire), on craint qu’un antagonisme puisse nuire au déroulement de la gestation. Par précaution, il est recommandé de ne pas utiliser de gépant pendant la grossesse, ni chez la femme en projet de grossesse (arrêt au moins 4 semaines avant la conception envisagée). Des concentrations minimes de rimégépant ont été observées dans le lait maternel. Le pourcentage relatif estimé d’une dose maternelle passant chez le nourrisson est inférieur à 1 %. Les bénéfices de l’allaitement pour la santé et le développement de l’enfant doivent être mis en balance avec la nécessité pour la mère de recevoir un traitement par rimégépant, ainsi qu’avec les effets potentiellement délétères de ce médicament, ou de l’affection sous-jacente de la mère, sur l’enfant allaité.
- Enfants et adolescents (< 18 ans) : non étudiés, donc non indiqués. La migraine de l’enfant a des particularités, et aucun gépant n’a encore fait l’objet d’essai pédiatrique publié en 2025.
- Interactions médicamenteuses majeures : l’association d’un gépant avec un inhibiteur puissant du CYP3A4 est à éviter absolument (contre-indication fonctionnelle). Par exemple, il est déconseillé de prescrire un gépant chez un patient prenant du kétoconazole, de l’itraconazole, du posaconazole, du ritonavir ou la clarithromycine, car ces molécules pourraient multiplier les concentrations de gépant et augmenter le risque d’effets indésirables. Inversement, l’association avec un inducteur enzymatique puissant (rifampicine, anticonvulsivants comme la carbamazépine ou phénytoïne, millepertuis) risque d’annuler l’efficacité du gépant – ce qui est à éviter également (risque de perte de contrôle des migraines). Si l’usage concomitant est incontournable, il faudrait ajuster la dose du gépant, mais aucune recommandation précise n’existe ; le plus prudent est de choisir un autre traitement de migraine ou d’éviter l’inducteur/inhibiteur pendant le traitement par gépant.
- Association avec d’autres traitements du CGRP : Par manque de données, on évitera d’associer deux thérapies agissant sur la voie CGRP. Cela concerne l’association d’un gépant avec un anticorps monoclonal anti-CGRP en traitement de fond : théoriquement, cela pourrait entraîner un blocage excessif du CGRP avec des risques imprévisibles (et aucun bénéfice démontré à cumuler ces traitements). De même, on déconseille d’utiliser simultanément deux gépants différents (ex. ne pas dépasser la dose max. d’un gépant en ajoutant un autre gépant le même jour).
En somme, les situations à risque pour les gépants incluent l’insuffisance hépatique ou rénale sévère, les patients à haut risque cardiovasculaire, la grossesse, et les associations médicamenteuses avec modificateurs du CYP3A4. Dans ces contextes, l’emploi des gépants est soit contre-indiqué, soit réservé à des cas exceptionnels avec une évaluation rigoureuse du rapport bénéfice/risque.
Précautions d’emploi
Lorsqu’un traitement par gépant est instauré, plusieurs précautions permettent d’optimiser son usage et d’assurer la sécurité du patient. Pour la plupart, elles découlent de la section précédente Situations à risque ou déconseillées.
- Respecter la posologie recommandée : Il est important de ne pas dépasser les doses et rythmes prescrits. Pour le rimégépant (Vydura® 75 mg), la dose maximale est d’un comprimé par 24 heures en traitement de crise. Il n’est pas prévu de seconde prise le même jour (contrairement aux triptans où une reprise est possible). Pour l’ubrogepant (non disponible en France), la posologie aux USA est d’un comprimé (50 ou 100 mg) pouvant être répété une fois dans la journée (> 2 h d’intervalle), sans dépasser 200 mg/jour. L’atogépant prophylactique s’administre une fois par jour à la dose fixée (10 mg, 30 mg ou 60 mg selon les marchés, en Europe seule la dose de 60 mg est commercialisée). Une bonne observance est cruciale en traitement de fond : le patient doit être informé de prendre l’atogépant quotidiennement, même en l’absence de céphalée, pour en tirer un bénéfice prophylactique.
- Ne pas surconsommer : Bien qu’on ne dispose pas de preuves claires que les gépants induisent des céphalées par surutilisation (céphalées par abus médicamenteux, Medication Overuse Headache, MOH) comme peuvent le faire les triptans ou les antalgiques, il est prudent de limiter la fréquence d’utilisation des gépants en traitement de crise. En pratique, on recommandera de ne pas traiter plus de 8 à 10 crises par mois avec un traitement de crise (règle générale en migraine) et d’instaurer un traitement de fond si les crises sont trop fréquentes. Le patient doit tenir un agenda des crises et des prises (voir section Surveillance des effets). Si le besoin en traitement aigu dépasse ce cadre, une réévaluation thérapeutique est nécessaire (risque de céphalée par abus médicamenteux ou de migraine chronique).
- Surveillance des interactions : Avant de prescrire un gépant, faire l’inventaire des médicaments du patient. Éviter les associations avec inhibiteurs/inducteurs puissants de CYP3A4 (voir section Situations à risque ou déconseillées). Si le patient débute un nouveau traitement à risque d’interaction (par ex. un antifongique azolé en cours de traitement de fond par atogépant), envisager de suspendre temporairement le gépant pour éviter une accumulation. De même, informer le patient d’éviter la consommation de pamplemousse (inhibiteur enzymatique) pendant le traitement par gépant, par analogie avec d’autres médicaments sensibles au CYP3A4.
- Précautions d’administration : Les comprimés orodispersibles de rimégépant doivent être pris sur la langue et laissés fondre sans eau. Il vaut mieux éviter de les mâcher ou les avaler directement, afin de garantir une absorption correcte sublinguale. Concernant la prise alimentaire, bien que ce ne soit pas une contrindication, il est possible que le traitement aigu soit un peu moins rapide s’il est pris en pleine digestion d’un repas lourd. Conseiller au patient que lors d’une crise, la prise du gépant dès les prodromes ou dès la douleur légère maximise l’efficacité (une prise trop tardive réduit les chances de succès).
- Contraception et planification familiale : Chez les femmes en âge de procréer, vérifier l’absence de grossesse en cours et recommander une contraception efficace pendant le traitement. Si une patiente souhaite concevoir, il faudra arrêter le gépant au moins un mois avant d’essayer d’être enceinte. Idéalement, planifier un switch vers un traitement compatible avec la grossesse (le cas échéant, le médecin pourra proposer le métoprolol ou la lamotrigine en prophylaxie, qui sont mieux connus chez la femme enceinte).
- Patient à risque cardiovasculaire : Si on décide d’utiliser un gépant chez un patient avec facteurs de risque cardio-vasculaire (par ex. fumeur âgé avec hypertension artérielle bien contrôlée), bien rappeler que le gépant ne remplace pas les mesures de fond (contrôle de la tension, etc.). Bien qu’il ne cause pas de vasoconstriction, il conviendra de surveiller les symptômes inhabituels (douleur thoracique, etc.) et de rester en deçà de la dose maximale. Dans tous les cas, l’accord d’un spécialiste (neurologue, cardiologue) pourra être indiqué pour encadrer son utilisation.
- Éviter le cumul de traitements migraineux similaires : Conseiller au patient de ne pas associer un gépant avec un triptan dans la même crise sans avis médical. Même si aucune interaction pharmacologique directe n’a été observée (coadministration sumatriptan sous-cutané + rimégépant n’a pas modifié la tension artérielle, montrant l’absence d’effet additif indésirable), la sécurité de l’association gépant + triptan sur une même crise n’est pas établie. On pourra alterner les classes entre crises (par ex. triptan sur une crise, gépant sur la suivante, pour évaluer la meilleure réponse), mais éviter de les prendre simultanément. De plus, il n’y a pas lieu d’associer deux gépants différents ni un gépant avec un anticorps anti-CGRP (sauf protocole encadré).
- Précautions d’ordre général : Comme pour tout antimigraineux, informer le patient des possibles effets sédatifs (rares avec les gépants, mais somnolence rapportée chez ≈ 2–3 % des patients). Il est raisonnable de conseiller de ne pas conduire ou réaliser d’activités à risque lors de la première prise, tant qu’il ne connaît pas sa réaction individuelle au médicament. En prophylaxie, si le patient oublie une dose d’atogépant, il doit la prendre dès que possible sauf s’il est proche de l’horaire de la dose suivante (ne pas doubler la dose). Enfin, conserver les comprimés hors de portée des enfants et à l’abri de l’humidité (surtout les orodispersibles).
En suivant ces précautions d’emploi, on maximise l’efficacité des gépants tout en minimisant les risques pour le patient. Une éducation thérapeutique est utile afin que le patient sache tirer le meilleur parti de ce nouveau traitement (moment de prise optimal, importance de l’observance, signaux d’alerte en cas d’effet indésirable inhabituel, etc.).
Effets indésirables
Les gépants ont, dans l’ensemble, un profil de tolérance favorable. Les essais cliniques et les données post-AMM indiquent que les effets indésirables sont généralement peu fréquents, le plus souvent bénins et transitoires, avec des taux proches du placebo pour la majorité des symptômes. Néanmoins, certains effets indésirables méritent d’être soulignés :
- Nausées : c’est l’effet indésirable le plus souvent rapporté. Dans les études, environ 1 à 4 % des patients sous gépant ont rapporté des nausées, contre ≈ 1–2 % sous placebo. Par exemple, les nausées ont touché 2 % des patients sous ubrogépant 50 mg (et 4 % sous 100 mg) vs 2 % sous placebo, et ≈ 1,2 % des patients sous rimégépant (en traitement aigu) vs ≈ 0,5–1 % sous placebo. Ces nausées sont le plus souvent légères à modérées et transitoires, ne nécessitant pas l’arrêt du traitement.
- Somnolence / fatigue : un léger effet sédatif a été noté. Dans les essais pour des traitements aigus, une somnolence ou sensation de fatigue a été rapportée chez ≈ 2–3 % des patients (ex. 2 % avec ubrogépant 50 mg, 3 % avec 100 mg, vs 1 % placebo). Cela inclut parfois des sensations comme des étourdissements ou une asthénie. En prophylaxie, l’atogépant a entraîné de la fatigue chez environ 5–6 % des patients (versus ≈ 3 % placebo). Là encore, ces symptômes sont généralement d’intensité faible. Il est conseillé au patient de faire attention s’il ressent une somnolence (éviter de conduire dans ce cas).
- Sécheresse buccale : rapportée dans < 2 % des cas. Par exemple, avec ubrogépant 100 mg on a noté 2 % de xérostomie vs ≈ 1 % sous placebo. Ce trouble est sans gravité et peut être soulagé par une bonne hydratation.
- Troubles digestifs : en dehors des nausées, l’atogépant a montré une incidence un peu accrue de constipation. En prophylaxie sur 12 semaines, la constipation a affecté ≈ 7–8 % des patients sous atogépant 60 mg, comparé à ≈ < 1–2 % sous placebo. Certaines constipations ont été jugées modérées et réversibles à l’arrêt du traitement. Quelques cas de dyspepsie ou de diarrhée ont aussi été signalés ponctuellement. Il est recommandé de surveiller le transit des patients sous traitement de fond et de conseiller des mesures hygiéno-diététiques si besoin (fibres, hydratation).
- Infections ORL ou urinaires : de façon inattendue, certains essais ont relevé une légère hausse des infections sous gépant par rapport au placebo. Par exemple, dans les études de rimégépant, on a noté un peu plus d’infections urinaires et nasopharyngites numériquement dans le groupe actif (< 2 % des patients). Dans une étude ouverte long-terme, les infections des voies respiratoires hautes (rhinopharyngite, sinusite) étaient les effets indésirables les plus fréquents (≈ 5–9 % des patients) mais à des taux comparables à ce qu’on attend en population migraineuse sur un an. Ces observations pourraient refléter le hasard ou une petite influence du CGRP sur l’immunité muqueuse, sans gravité particulière.
- Réactions d’hypersensibilité : heureusement rares. Moins de 1 % des patients traités par rimégépant ont présenté des réactions allergiques, principalement des éruptions cutanées ou prurit, exceptionnellement des dyspnées d’origine allergique. Quelques cas de rash sévère de type urticaire/angioœdème ont été rapportés après commercialisation, imposant l’arrêt définitif du traitement. Il convient d’informer le patient de consulter en cas d’éruption cutanée ou de signes évocateurs (gonflement, difficulté à respirer). Aucune allergie croisée entre gépants n’est documentée, mais par prudence on évitera d’en essayer un autre en cas de réaction immédiate grave au premier.
- Élévation des enzymes hépatiques : la toxicité hépatique était une préoccupation initiale (telcagepant ayant été abandonné pour cette raison). Pour les gépants commercialisés, les essais n’ont pas mis en évidence de hépatotoxicité cliniquement significative aux doses recommandées. Dans les études avec des traitements aigus, quelques élévations asymptomatiques de transaminases (ALAT/ASAT > 3x la normale) ont été observées, y compris sous placebo, et les expertises indépendantes les ont jugées improbables ou peu liées au traitement dans la plupart des cas. Sur plus d’un an de suivi, l’ubrogépant n’a pas entraîné de signal de toxicité hépatique sérieux : aucune hépatite aiguë n’a été imputé au médicament. De même, l’atogépant en prise quotidienne n’a pas montré de différence de taux d’élévation des ALAT par rapport au placebo sur 12 semaines. Il reste conseillé par prudence de réaliser un bilan hépatique de référence avant de débuter un traitement de fond, et de le recontrôler si des symptômes évocateurs apparaissent (asthénie, ictère, douleurs abdominales…).
- Autres effets rares : Une surveillance post-AMM suggère quelques effets indésirables rares et inattendus. Par exemple, de rares cas de phénomène de Raynaud ont été rapportés chez des patients sous rimégépant (peut-être liés au blocage du CGRP qui est vasodilatateur périphérique). Également, des cas isolés d’alopecie (chute de cheveux) ont été notifiés sous gépant, bien que le lien de causalité demeure incertain. Ces effets sont très peu fréquents et n’ont pas été vus dans les essais contrôlés, mais ils invitent à rester attentif à des symptômes inhabituels.
En résumé, les gépants sont bien tolérés. Les effets indésirables typiques (nausées, somnolence, constipation) sont en général peu intenses et transitoires, touchant une minorité de patients (souvent < 5 %). Les effets indésirables graves sont rares, aucune complication cardiovasculaire ou neurologique sévère directement imputable n’ayant émergé dans les données cliniques à ce jour. Ce profil de sécurité favorable, conjugué à l’absence d’effet vasoconstricteur, fait des gépants une classe intéressante pour de nombreux migraineux. Cependant, la pharmacovigilance se poursuit activement du fait du recul encore limité (quelques années de commercialisation) et de l’utilisation potentielle au long cours en prophylaxie.
Surveillance des effets
La prise en charge par gépant nécessite une surveillance clinique régulière, axée sur l’efficacité du traitement et la détection précoce d’éventuels effets indésirables.
- Suivi de l’efficacité (migraine) : Il est recommandé de tenir à jour un agenda de migraines où le patient notera chaque crise, sa sévérité, la prise du traitement et la réponse obtenue. Cela permet au médecin d’évaluer objectivement le bénéfice du gépant. En traitement aigu, on surveillera le taux de succès (crises soulagées en 2 heures, durée du soulagement, présence ou non de récidive dans les 24 h). Si le patient ne répond que partiellement (par ex. soulagement insuffisant ou tardif), on pourra discuter de l’optimisation (prise plus précoce, dose, ou changement de classe). En traitement de fond, on évaluera le nombre de jours de migraine par mois avant et sous traitement : typiquement, on attend une réduction après 2 à 3 mois. Une diminution de ≥ 50 % des jours de crise sera considérée comme une bonne réponse (sinon, un ajustement thérapeutique pourra être envisagé). Ce suivi de l’efficacité doit être formalisé à chaque consultation (par ex. mensuelle au début), pour décider de la poursuite du gépant ou d’un changement de stratégie.
- Surveillance des effets indésirables : À chaque visite, interroger activement le patient sur d’éventuels symptômes apparus depuis l’introduction du gépant. En particulier : troubles digestifs (nausées, constipation – surveiller la fréquence des selles –), fatigue excessive ou somnolence, symptômes cutanés (éruptions, prurit) ou respiratoires (toux, dyspnée pouvant évoquer une réaction allergique). La plupart de ces effets étant bénins, on les gérera de manière symptomatique (antiémétique si nausées gênantes, mesures contre la constipation, etc.). Cependant, en cas d’effet indésirable modéré à sévère persistant, il faudra envisager soit de réduire la dose (si possible), soit d’interrompre le traitement. Par exemple, une constipation réfractaire sous atogépant pourrait imposer l’arrêt du médicament pour éviter des complications. De même, la survenue d’une éruption cutanée évocatrice d’allergie doit conduire à l’arrêt immédiat et définitif du gépant incriminé.
- Examens biologiques : Aucune surveillance biologique systématique n’est formellement exigée pour les gépants compte tenu de l’absence de signal clair de toxicité d’organe. Néanmoins, par précaution, on peut proposer un bilan hépatique de routine chez les patients sous traitement prophylactique prolongé (par ex. dosage d’ALAT/ASAT et bilirubine tous les 3 mois la première année). Ceci afin de rassurer sur l’absence de cytolyse hépatique silencieuse, même si elle est très improbable avec le rimégépant/atogépant aux doses usuelles. En cas de symptômes évocateurs (fatigue inhabituelle, subictère conjonctival), ce bilan hépatique devra être réalisé en urgence. Par ailleurs, un contrôle de la pression artérielle à chaque visite est judicieux, bien qu’aucune élévation tensionnelle significative n’ait été signalée sous gépant. Cela se justifie surtout chez les patients migraineux ayant des antécédents hypertensifs ou vasculaires, pour s’assurer que l’introduction du traitement n’a pas coïncidé avec une décompensation tensionnelle (le CGRP ayant un rôle vasodilatateur, son blocage théorique pourrait moduler la pression artérielle, même si les études n’ont pas montré de changement significatif de la tension sous gépant).
- Adhésion et bon usage : La surveillance doit inclure une évaluation de la compliance du patient. Compter le nombre de comprimés restants à chaque rendez-vous peut être utile (s’il reçoit des boîtes de 8 comprimés de rimégépant, voir combien de crises ont été traitées réellement). En prophylaxie, discuter avec le patient de sa régularité de prise quotidienne. Une mauvaise observance peut expliquer une efficacité moindre : il convient de renforcer l’éducation, de rappeler les bénéfices attendus au long cours (qui ne sont pas immédiats comme pour un traitement de crise). De plus, vérifier que le patient respecte bien les précautions (pas de dépassement de dose, pas d’association non autorisée, voir partie Précautions d’emploi). Cette évaluation qualitative de l’observance et de la compréhension du traitement est essentielle pour la réussite thérapeutique.
- Pharmacovigilance : Comme les gépants sont récents, chaque praticien doit contribuer à la remontée d’informations de sécurité. Inciter le patient à signaler tout événement indésirable important. Le prescripteur, de son côté, déclarera aux centres de pharmacovigilance tout effet inattendu ou sérieux. Les agences suivent de près l’utilisation des gépants : en Europe, le rimégépant fait l’objet d’un plan de gestion des risques et d’études post-autorisation (dont une étude de sécurité en vie réelle). Les données d’utilisation sont continuellement monitorées et les effets indésirables rapportés sont évalués avec soin par les autorités. Cette surveillance renforcée vise à détecter précocement tout signal de sécurité qui n’aurait pas été apparent dans les essais (par ex., si dans la population générale apparaissait un effet rare comme un trouble cardiaque ou immunologique, des mesures seraient prises). Il est donc important que les professionnels de santé jouent le jeu de la pharmacovigilance active.
En conclusion, la surveillance sous gépant s’articule autour de deux axes : (1) s’assurer que le traitement apporte le bénéfice escompté (diminution des crises, soulagement satisfaisant) en ajustant si nécessaire ; (2) garantir la sécurité en détectant tout effet délétère naissant et en vérifiant le bon usage du médicament. Grâce à une telle surveillance rigoureuse et à une collaboration étroite médecin-patient, les gépants peuvent être utilisés de manière optimale, offrant un progrès notable dans la prise en charge de la migraine réfractaire avec un niveau de preuve scientifique et de sécurité rassurant pour les professionnels de santé.
